30 janvier 2016

L’errance d’une femme qui a tout perdu

Avant même que la bouche de cette femme ne commence à parler, les larmes de ses yeux disaient déjà abondamment toute la souffrance qu’elle a traversée. Tel était notre premier contact avec Mme H.A., cette jeune femme libyenne qui vit dans la ville de Benghazi.

 Divorcée avec un garçon de douze ans à sa charge, sa vie a été truffée de difficultés en tous genres.

C’est avec une voix triste, chargée de peine et de douleur qu’elle commence son récit douloureux en disant : « Pardonnez-moi mes larmes ; mais chaque fois qu’il est question de parler de ma vie, elles coulent avant les mots… Je suis divorcée et doublement orpheline. Ma mère est morte en me laissant toute petite avec deux frères. Après sa mort, mon père s’est remarié et a eu d’autres enfants. Tout le monde sait quelles maltraitances peuvent être infligées par une belle-mère et je ne vais d’ailleurs pas m’y attarder, puisque c’est connu de tous. Je me suis mariée et j’ai eu un fils mais la relation conflictuelle que j’avais avec mon conjoint s’est terminée par un divorce. Et c’est à ce moment là que tous les maux se sont déversés sur moi de toutes parts. Car la femme divorcée subit les regards impitoyables de la société qui la poursuit de toutes sortes de soupçons, de contrôles et de ségrégations comme si, en divorçant, elle se distinguait des autres femmes pour faire partie des criminels qui ont des casiers judiciaires bien chargés. Chacun de ses mouvements, chacun de ses mots sont épiés minutieusement... Malgré tout cela, mon unique souci était de travailler conformément aux préceptes divins  afin que mon fils soit bien élevé et qu’il grandisse avec de l’argent gagné honnêtement. Tout ce que je voulais c’est qu’il devienne mon soutien dans la vie et qu’il m’assiste lorsque mon corps ne pourra plus me porter. J’ai donc travaillé pendant neuf ans comme cuisinière dans un hôpital public de la capitale. Après mon divorce, mon père m’a donné un petit logement annexe situé sur le toit de la maison et j’y ai logé avec mon fils jusqu’à la mort de mon père, jour où a commencé mon plus grand drame ».

Poursuivant son récit, H.A ajoute : « Mes demi-frères se sont alors mis à me persécuter, voulant me déposséder de l’annexe qui m’abritait avec mon fils. Mes frères, eux, avaient chacun sa famille et sa vie personnelle. J’allais souvent leur rendre visite, certes, mais je résidais principalement dans la maison paternelle. J’ai beaucoup supporté sans réagir, jusqu’au jour malheureux où mes demi-frères ont décidé de me mettre à la porte. Je me suis alors dirigée vers mon grand frère pour lui demander de me loger durant quelque temps, au moins jusqu’à ce que les choses se calment un peu, ce qu’il a accepté volontiers mais en voulant tout de même aller chez nos demi-frères pour en parler avec eux et essayer de trouver un accord. J’ai eu peur… Je l’ai supplié de ne pas y aller mais il ne m’a pas écoutée et il est parti en emmenant avec lui notre frère cadet atteint du cancer et qui était d’ailleurs au plus mal. Arrivés à la maison, mes frères se sont mis à débattre avec notre belle-mère et ses fils à mon sujet, voulant les convaincre de me laisser loger dans la maison paternelle… ».

H.A respire profondément, comme pour ravaler les relents d’un souvenir douloureux, avant de poursuivre : « La discussion devenait de plus en plus véhémente et le ton est beaucoup monté. Soudain, du fond des vociférations, un de mes demi-frères a surgi en disant : "Je sais bien comment je vais finir ce débat !". Il tenait une arme à feu à la main et d’un geste sûr, sans la moindre hésitation, il a tiré sur mon grand frère, le tuant sur le coup. Un silence morbide a enveloppé les lieux en même temps qu’il s’est abattu sur ce corps si cher à mon cœur, derrière lequel je me suis tant de fois réfugiée et que je voyais tomber par terre et giser à mes pieds, inanimé, baignant dans son sang… Mon grand frère a rendu l’âme en voulant me défendre contre la grande injustice dont je me trouvais victime… Des moments qui étaient aussi longs que des années et rien de tout ce que je voyais ne me donnait l’impression de la réalité… En effet, j’attendais vainement de me réveiller de ce que je prenais pour un cauchemar hideux mais qui était hélas la pure vérité que je devais accepter : c’est à cause de moi que mon frère a été tué et que ses sept enfants devenaient désormais orphelins…Cela s’est passé au mois d’août 1014 ».

H.A n’est cependant pas au bout de ses peines. Le malheur semble avoir juré de l’accompagner toute sa vie, comme s’il ne lui suffisait pas d’assister en direct à la mort de son propre frère et de subir toute l’injustice qu’on lui a faite. L’auteur du fratricide a bien entendu été mis en prison mais il était devenu impossible pour elle de revenir vivre dans cette maison devenue lugubre. Elle a donc logé un moment chez son autre frère jusqu’au déclenchement de la lutte contre le terrorisme au mois d’octobre de la même année. En effet, H.A n’a pas pu continuer à loger chez lui étant données ses conditions matérielles difficiles, la maladie dont il souffrait et le fait que sa maison se soit trouvée dans une zone de combats, ce qui l’a obligé d’aller vivre chez sa belle famille.

La jeune femme continue à nous raconter la suite de son histoire en disant : « Ayant quitté la maison de mon frère, je suis allée vivre un moment, avec mon fils, chez une de mes proches, puis chez une amie à moi. En réalité, je ne voulais pas être un fardeau trop lourd pour les personnes qui m’ont accueillie si chaleureusement ; car à chaque maison ses secrets et son intimité et je ne pouvais me permettre de loger indéfiniment chez les gens. Je suis sortie un jour à bord de ma propre voiture, accompagnée de mon fils, pour essayer de trouver un logement à loyer modéré mais la cupidité des propriétaires était intraitable. Lorsqu’une amie qui m’a appelée pour demander de mes nouvelles et qu’elle a appris la situation dans laquelle je me trouvais, elle m’a conseillé d’aller vivre dans une école mise à la disposition des réfugiés et j’ai immédiatement accepté. Cette école se trouvait dans la banlieue de la ville et j’y ai logé pendant quatre mois avant de trouver une meilleure école  en plein centre-ville. J’y ai déménagé et j’y suis depuis près de sept mois. Et malgré toutes mes souffrances, je ne cesse de remercier le Bon Dieu pour la bonne santé, pour la réputation irréprochable, pour la présence de mon fils à mes côtés et pour sa réussite à l’école ; cela me suffit. Pour le reste, je m’en remets à Dieu ».

Au bout du couloir, se trouve la petite salle de classe qui abrite cette jeune dame, son fils et leur histoire qui fait monter des larmes de sang au cœur et aux yeux. Et malgré tous les drames qu’elle a eu à vivre, toutes les familles qui vivent à l’école témoignent de son extrême bonté et de ses mœurs exemplaires. Toutes les femmes, d’ailleurs, considèrent cette petite salle de classe comme un refuge où elles sont sûres de trouver du réconfort chaque fois que l’étau se resserre sur leurs âmes blessées. Nous l’avons enfin laissée à sa fenêtre, cherchant dans le ciel l’espoir d’une délivrance prochaine. Les gouttes de pluie qui tombent arrosent la terre et, avec elles, les larmes débordant de ses yeux arrosent le souvenir des êtres chers dormant sous cette terre. Nous sommes sortis en prenant soin de fermer derrière nous la porte de la petite salle et en espérant que se refermeront un jour les plaies profondes qui lacèrent le cœur meurtri de cette pauvre dame.

 

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