29 novembre 2015

Les Amazighs de Libye boycottent la constitution

«C’est la plus haute impuissance et la pire des insultes que ton enfant demeure une année entière sans papiers d’identité ni même un prénom inscrit dans les registres de l’état civil ; tout cela parce que les autorités du temps de Kadhafi interdisaient les prénoms amazigh et exigeaient qu’ils soient arabes », tels étaient les propos de Chokri Ennaiel, citoyen amazigh et père de l’enfant en question.

C’est la frustration qui le pousse à parler avec autant de douleur et de rancœur et qui lui a fait approuver le boycott politique des élections du Comité Constituant organisés en juin 2013 : « C’est ainsi que mes droits seront préservés et que je ne serai plus contraint à une année de manœuvres et de supplication pour parvenir à enregistrer mon fils dans les registres de l’état civil sous le prénom de Mazigh. Car cela n’aurait été qu’une participation formelle et absurde, surtout que les Amazighs ne disposent que de deux sièges sur les soixante de ce comité. Quel aurait été donc le résultat de ce vote ?! ».

Les Amazighs sont parmi les populations les plus anciennes à avoir peuplé l’Afrique du Nord. Ils ont des caractéristiques très particulières en rapport notamment avec leur langue amazighienne qui s’écrit en lettres tifinegh (latines). On les trouve encore dans tous les pays de l’Afrique du Nord dont la Libye qui interdisait l’usage de cette langue et l’évocation même de cette identité.

Hannibal Nanis qui est citoyen amazigh déclare: « Nous, Amazigh de Libye, nous nous opposons à l’article 30 du Projet de Constitution. Cette réserve a été annoncée dans le communiqué officiel de la conférence sur la Constitution, tenue à Tripoli en janvier 2013 et qui a vu la naissance du Conseil supérieur des Amazigh de Libye, désigné comme l’organe politique représentant notre communauté. Ce rejet est justifié par le fait que l’article ne comporte pas de mention explicite qui préserve nos droits et qu’il se contente de signifier que les droits culturels sont garantis et que les autres langues (que l’arabe) sont des langues nationales, ce que nous considérons comme un texte vague et élastique qui demeure en-deçà de nos exigences ».

M. Khairi Hamissi, membre du Conseil Supérieur des Amazigh de Libye sur la ville de Zouara ajoute dans une déclaration faite au MDI : « Le Conseil a saisi le Congrès National depuis 2013, afin que cet article soit revu et cela après que nos espérances aient été déçues par le Conseil de Transition Libyen. La révision souhaitée devrait garantir aux Amazigh le droit d’être consultés au sujet des articles référant au nom de l’Etat, à son identité, à sa langue officielle, à son drapeau et à son hymne national. Ces articles devraient être adoptés selon la règle du consensus et non pas selon le vote ; sinon ce serait faillir aux principes de partenariat et de la vraie union nationale».

Dr. Abdelkader Kadoura, membre du Comité Constituant pour la Rédaction de la Constitution, affirme quant à lui : « J’ai toujours pensé, et je le pense encore, que la participation des Amazigh, des Tabu et des Touareg est fondamentale pour aboutir à une constitution consensuelle qui donnerait satisfaction à l’ensemble des Libyens. Mais l’intransigeance des uns et des autres ne servira à aucune des parties. Il est vrai que le Comité n’a pas bien su gérer ce dossier, et bien d’autres tout aussi épineux, à cause de ce que font certains pour imposer leurs points de vues, mais il me semble que seul le dialogue pourrait nous faire aboutir à une solution et qu’il est parfaitement impossible qu’une constitution voie le jour sans les Amazigh et les autres composantes de la société libyenne ».

Notons que ce boycott ne concerne pas que les Amazigh ; il touche également les Touareg et les Tabu qui se sont retirés du Comité Constituant, amputant ses soixante sièges des quatre relatifs aux communautés particulières de la Libye, ce qui complique davantage le travail de ce Comité. En effet, c’est ce que confirme M Ali Hamdane, membre boycotteur de la Commission des soixante, représentant des Touareg : « Si le boycott continue, le travail de la Commission Constituante, même fini, sera lacunaire, non représentatif d’une bonne partie de la société libyenne et illégitime, puisqu’il enfreint les lois internationales qui exigent un consensus établi avec les communautés à spécificités culturelles et linguistiques sur les articles qui les concernent ».

Par ailleurs, étant donnée la situation actuelle en Libye, le maintien du boycott ne fait qu’envenimer les choses. Selon Slah Bounkab, journaliste d’origine amazigh, la question des droits a été mal posée, de même que la gestion du dossier est erronée : « La citoyenneté se construit sur la base de la cohabitation pacifique et des droits individuels. Dans l’état citoyen, il n’existe pas de « minorités raciales, linguistiques ou religieuses » ; le concept d’état moderne trouve son origine dans le principe des droits de l’individu en tant que tel et dans l’idée que le groupe préserve ses droits en défendant ceux de ses membres, sans nulle discrimination de quelque ordre qu’elle soit. En Libye, le problème est bien complexe ».

Et pendant que le boycott battait son plein, eurent lieu le 30 aout 2015 les élections du deuxième mandat du Conseil Supérieur des Amazigh de Libye. Elles se déroulèrent dans toutes les villes libyennes amazighophones, basées à Jebel Nfoussa et à Zouara sur la côte. Une commission de dialogue chargée par le Comité Constituant s’y rendit pour les convaincre de participer et de reprendre le dialogue mais le Conseil refusa.

« Au lieu de réclamer la constitutionnalisation de tous les dialectes libyens, y compris le langage des sourds-muets, les Libyens se sont transformés en factions adverses où chacun se cherche une place à lui au bout d’un horizon bien étroit, oubliant que la patrie est assez vaste pour tous. En définitive, boycotter ou participer ne signifient plus rien du moment que l’enjeu n’est plus de préserver des droits individuels mais de donner droit à des groupes en guerre les uns contre les autres et s’excluant mutuellement », conclut Bounkab.

Quant à Enneil, il justifie son boycott en disant : « Le boycott n’est pas une fin en soit ; nous y sommes contraints et acculés pour réclamer une patrie qui accueillerait tous les Libyens sans discrimination et qui garantirait les droits de chacun. Nos droits à nous ne l’ont pas été par la constitution. Qu’est-ce qui empêcherait qu’un autre Kadhafi vienne pour interdire à nouveau aux générations futures de parler leur langue et de donner à leurs enfants des prénoms puisés dans cette langue ?! ».

Au milieu de toutes ces tensions, la Libye connaît une grande mobilité politique grâce à l’annonce d’un consensus au sujet d’un nouveau gouvernement libyen. Va-t-on assister à un autre consensus au sujet d’une nouvelle constitution ou va-t-on au contraire faire du sur-place avec cette phase de rédaction qui n’en finira plus avec tous ces conflits ?

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