17 mars 2015

traumatismes psychiques chez les témoins oculaires des assassinats en Libye

Les témoins oculaires des assassinats en Libye développent des signes psychiques inquiétants. Notamment des traumatismes qui risquent de les empêcher de suivre leur vie normalement. Certains parmi eux ont tendance à se venger de toute la société. Une tendance qui risque de ne pas cesser même après la fin de la guerre. A moins qu’ils soient suivis et réhabilités psychologiquement.

 Les assassinats non revendiqués se multiplient en Libye. Notamment à Benghazi. Entre 2013 et 2014, plus de 600 assassinats de ce type ont été enregistrés en Libye. Leurs victimes sont des personnalités militaires, mais aussi civiles. La profondeur de la tragédie dépasse largement les assassinés. Elle s’étale sur les témoins oculaires de ces assassinats.

Leïla est libyenne, originaire de Benghazi. Elle a 25 ans. Elle a été témoin de deux assassinats: en octobre 2013 et en septembre 2014. Résultats: «Depuis lors, je ne peux plus m’habituer avec mes pensées. J’ai l’impression qu’il y a toujours des assassins qui me suivent. Je n’ose plus marcher seule dans la rue. Chaque instant me dit que des assassinats vont avoir lieu devant moi et dans l’immédiat. Je ne peux plus bien dormir: ce que j’ai vu se répète tous les soirs sous forme de cauchemars. Je ne me sens jamais en sécurité» a-t-elle dit.

«Je n’ai jamais imaginé une scène pareille: des êtres humains qui tenaient bon et d’un coup, ils deviennent des corps gisant sur le sol» a-t-elle précisé. «Je ne sais pas quel raisonnement peut justifier une telle attitude. Je sais, en revanche, que ces scènes ne quitteront jamais ma mémoire» a-t-elle ajouté.

«Dans le premier incident, un homme cagoulé s’est mis debout devant la victime et, avec un sang froid, a tiré une rafale de balles sur elle. Et comme une piqûre de rappel, des hommes armés et cagoulés ont tiré, quelques jours après, des rafales dans la rue qui mène vers chez moi où une balle a pénétré la même fenêtre qui donne lieu à la scène du premier drame» a-t-elle précisé.

«Mes sentiments sont confus. J’ai honte de ne pas savoir précédemment qu’un tel drame aura lieu, pour avertir la victime. J’ai remord de ne pas pouvoir reconnaître les assassins. Ma conscience, qui est loin d’être tranquille, me demande: pourquoi tu étais là à ce moment précis ? Pire: je crains qu’il y ait derrière tout ça un message que je doive émettre» délire-t-elle.

Leïla n’est pas seule dans cette situation. Un jeune lycéen libyen est témoin oculaire de l’assassinat de son père.

«C’était en juillet 2014. La famille partait en voyage. Le papa constate une voiture suspecte s’approcher de lui. Il tente d’échapper à la mort certaine. Des hommes cagoulés tirent sur lui. Il est décédé. Je prends le fusil, sous le choc. Je tire. En vain» raconte le jeune lycéen. Le jeune poursuit: «Personne ne peut décrire mes souffrances. J’ai vu de mes propres yeux des gens assassiner mon père. Je suis témoin de ma mère choquée, bouche bée. J’ai vu ma sœur sourde-muette pendant des jours».

«Depuis ce jour, je hais tous les membres du groupe opposé à celui de mon père. Maintenant, je vois qu’ils sont tous malfaiteurs. Je cherche des preuves qui les condamnent. A défaut, je n’hésiterai jamais à me venger d’eux» conclut-il avec un air révoltant.

Dr Taghrid Abdal-Razik Senib est psychothérapeute libyenne. Elle réside à Tripoli. Elle résume le processus de la constitution des sentiments et des émotions chez ce genre de personnes: «le processus des troubles physiologiques et psychiques des rescapés d’une mort certaine et/ou des témoins de mort d’autres personnes, est multiple. Au début, ils ne croient pas ce qu’ils ont vu. Cette étape dure entre 3 semaines à 3 mois. Ensuite, ils acceptent la réalité, mais balancent dans un conflit entre leurs sentiments et leurs cognitifs. C’est là où ils commencent à développer des troubles de personnalité: dépression, incapacité de concentration, pessimisme… Puis apparaissent d’autres troubles psychologiques, notamment un fervent désir de vengeance».

Dr Senib préconise que «ces personnes se rendent chez un psychiatre pour les aider et réhabiliter psychologiquement». Elle suggère également «le traitement sociétal, à travers le partage des histoires vécues ; d’abord entre les victimes, puis entre elles et les spécialistes».

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