-	Le passage frontalier de Dhehiba / Wazen, lieu d’activité de l’oncle Brahim - Le passage frontalier de Dhehiba / Wazen, lieu d’activité de l’oncle Brahim

Récits de contrebande sur les frontières tuniso-libyennes

01 avril 2017
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Au village de Dhehiba, sur la frontière tuniso-libyenne, on l’appelle l’oncle Ibrahim.  Aimé de tous, grands et petits, hommes et femmes, y compris parmi les agents de police, les soldats  et les garde-frontières, le sexagénaire vous rend le bonjour avec un large sourire affable et une bouche qui ne tarit pas de bonnes paroles, sans jamais vous laisser soupçonner un seul instant qu’il est fortement impliqué dans le monde de la contrebande.

 

Nous avons connu l’oncle Ibrahim quand il était activiste au sein de la société civile en 2011 durant la crise qui a chassé 1300.000 libyens de chez eux, les obligeant à traverser la frontière tunisienne en passant par les portails de Ras Jedir et de Dhiba. A l’époque, nous l’avions rencontré au siège de la maison de jeunes de Dhehiba où il était en train de distribuer de l’aide alimentaire aux bataillons de rebelles affluant de Nalout par la route du désert. Il en distribuait en même temps aux milices de Kadhafi assiégées au point de passage de Wazen, juste en face de Dhehiba…

 

Pour expliquer cela, l’oncle Ibrahim disait : « Notre rôle est principalement humanitaire »… A ce moment-là, nous n’avions pas eu l’occasion de tirer d’autres conclusions quant au type de rapports qu’il y avait entre le sexagénaire et les Libyens. Le sens de l’humanitaire avait en effet submergé les Tunisiens à l’époque, à tel point que personne, pas même les autorités, n’avait fait attention à ce qui s’infiltrait à travers les frontières, en même temps que la marée humaine débordante…

 

Des armes et de l’argent…

 

le trafic des devises constitue l’axe principal de la contrebande depuis la chute de Kadhafi

 

De nombreux récits rapportent que, durant cette période, le Sud tunisien a permis le transit de plusieurs camions chargés d’armes dirigées vers les rebelles des Montagnes de l’Ouest, en particulier les Zentane. La région a également vu passer de très grosses sommes d’argent destinées aux groupes restés fidèles à Kadhafi, argent passé clandestinement en Tunisie à travers les voies de la contrebande. L’actuel chef de l’état tunisien Béji Caïed Essebsi, à l’époque premier ministre, a d’ailleurs reconnu que son gouvernement avait autorisé le passage des armes aux rebelles, sans rendre publique à l’époque cette décision pour ne pas remonter le régime du commandant Kadhafi contre la Tunisie.

 

En effet, le trafic de fonds a suscité beaucoup de débat en Tunisie, de même que de nombreux indices le trahissent dont, notamment, le train de vie mené depuis 2011 par certaines familles dans les quartiers chics de la Tunisie, ce qui en dit long sur les fortunes incommensurables de ces familles…

 

De nombreuses sources affirment par ailleurs que l’oncle Ibrahim est un contrebandier notoire et qu’il fait partie de ceux qui ont beaucoup aidé les proches du régime libyen déchu à faire passer leur argent à l’extérieur de la Libye. L’ayant connu depuis 2011, il n’était pas difficile pour nous de le contacter et de le convaincre de nous parler de ce trafic de fonds …

 

L’argent des pro-Kadhafi

 

Interrogé sur la période fleurie de cette activité, l’oncle Ibrahim nous répond avec un large sourire : « Je ne vous cacherais pas que pendant la période allant de juillet à novembre 2011, faire passer des marchandises, quelles qu’en soit la nature, n’était plus du tout le premier souci des contrebandiers qui commençaient à nouer des rapports de plus en plus étroits avec des Libyens autrefois proches de Kadhafi. En effet, ayant vendu leurs propriétés en Libye avant de prendre la fuite vers différents pays, ces derniers avaient demandé aux contrebandiers de faciliter  le passage de leur argent contre un certain pourcentage des sommes. Les opérations étaient gérées en passant quelques coups de téléphone… Une personne se trouvant en Libye vous donne plusieurs millions de dinars libyens, puis vous demande de redonner la même somme en dinars tunisiens, en euros ou en dollars à une autre personne qui se trouve en Tunisie. Remarquez que ces échanges se font sous une seule et unique garantie : la confiance ! »

 

L’oncle Ibrahim interrompt soudain son récit, avant de nous demander : « Vous êtes au courant de l’anecdote des billets de 50 dinars libyens ? ». Et d’expliquer: « Kadhafi avait distribué de grosses quantités de ces billets sur ses milices mais la banque centrale libyenne les a retirés de la circulation dès septembre 2011. Malgré cela, et grâce aux réseaux pro-Kadhafi dans le système bancaire, on est parvenu à transférer d’énormes sommes en échangeant ces billets de 50 dinars contre d’autres, moins gros, que les contrebandiers ont réussi à faire passer en Tunisie en devises contre de très lourdes commissions ayant pu atteindre le tiers des sommes transférées ! ».

 

La contrebande aujourd’hui

 

Les cigarettes font partie des produits phares de la contrebande

 

Lorsque nous lui demandons où en sont les choses actuellement, l’oncle Ibrahim hésite un peu avant de nous répondre : « Ce qui est certain, c’est que les 220 kilomètres de barrière creusés sur les frontières et allant de Ben Guerdane jusqu’à 60 kilomètres au-delà de Dhehiba, en plus de la zone militaire interdite décidée par les autorités tunisiennes et s’étendant sur dix kilomètres ont rendu les choses plus difficiles qu’elles ne l’étaient auparavant. Les patrouilles ont en effet été renforcées et les points sûrs où peuvent se faire les échanges de marchandises sont devenus plus rares… ».

 

« Mais les contrebandiers connaissent ces points par cœur et au centimètre près, de même qu’ils savent très bien comment contourner les barrages. Il est d’ailleurs très rare que les échanges de marchandises à travers les déserts tuniso-libyen soient interrompus. De plus, les contrebandiers sont devenus plus organisés pour faire passer les marchandises d’un côté vers l’autre de la barrière aquatique. Ainsi, des fourgons prennent position en même temps  sur chacune des deux rives et les marchandises sont ensuite passées de diverses manières selon leur poids et leurs tailles », explique le sexagénaire.

 

Contrebande et terrorisme

 

Arrestation d’un groupe de contrebandiers

 

L’oncle Ibrahim n’oublie pas de souligner qu’il est lui-même contre le terrorisme et que « la plupart des contrebandiers refusent de s’impliquer dans le trafic des armes et de la drogue, s’en tenant en cela à un accord tacite conclu avec l’état afin d’éviter les graves répercussions qui pourraient s’ensuivre au cas où ils tomberaient dans les filets de la police ». Il explique par ailleurs que « lorsque l’un d’entre eux se fait arrêter  transportant 5000 litres d’essence, il écope d’une simple amende ou, au pire, de deux mois de prison. Mais lorsqu’il s’agit d’armes ou de drogue, les sanctions sont beaucoup plus lourdes et peuvent même dépasser les cinq années de prison ». L’oncle Ibrahim reconnaît en même temps qu’« à une certaine époque, notamment au cours des années 2012 et 2013, quelques uns de ces contrebandiers se sont compromis dans ces activités dangereuses », tout en estimant néanmoins que ce type de trafics s’est arrêté après les événements de Ben Guerdane, survenus le 7 mars 2016.

 

Sur le ton d’une « proposition indiscutable », et en nous faisant monter dans sa voiture, l’oncle Ibrahim nous a invités à manger chez lui. Tout au long de la route, et tout en prenant soin de mettre ses propos à la troisième personne du singulier, il nous a longuement expliqué le phénomène de la contrebande, cette activité, dit-il, qu’on retrouve sur toutes les frontières de tous les coins du monde…

 

 

 

 

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