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Kasserine : les médecins spécialistes font défaut

31 mars 2017
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Nous l’avons rencontré devant la porte  de l’hôpital. Il était complètement absorbé par une vive discussion avec un cadre médical. Tantôt il haussait la voix, tantôt la baissait, exprimant  son indignation face à la situation inacceptable de sa femme. Cette dernière s’est fracturée la jambe dans un accident, et attend depuis trois interminables jours sur un lit d’hôpital, que quelqu’un puisse l’opèrer.

 

Accouchant par césarienne deux mois auparavant, elle est allée à l’hôpital régional de Kasserine pour soigner sa fracture, mais on l’a informée qu’elle devrait patienter 10 jours. Elle doit acheter un appareil orthopédique qu’on placera dans sa jambe. Sans cet appareil, elle ne peut pas être opérée, nous raconte son mari, Naceur Rtibi, épuisé face à tant de nonchalance et face à une situation qui semble inextricable. 

 

Les conditions difficiles et la mauvaise qualité des services hantent les patients

 

Depuis trois jours, Naceur fait des allers-retours interminables entre sa maison et l’hôpital, distants d’une cinquantaine de kilomètres, sans pour autant pouvoir mettre un terme aux douleurs de sa femme. Il a dû finalement envoyer un de ses proches chercher l’appareil en question dans la capitale, à 270 kms de Kasserine. 

 

C’est un cas parmi des centaines d’autres malades, dans une région où les services médicaux n’atteignent pas le niveau requis. C’est la conséquence du déséquilibre dans la carte sanitaire entre les villes centrales et « villes de la marge ». Ce déséquilibre a entrainé une relation de dépendance durable depuis des décennies entre les grandes villes et les autres. Cette dépendance ne se limite pas au secteur de la santé. Elle inclut également l’enseignement supérieur, les activités économiques et les services publics de base. Il suffit de noter que les hôpitaux universitaires se concentrent à Tunis, aux villes côtières et à Sfax.

 

La situation de la femme de Naceur n’est pas différente de celle Lazhar Chakhari, un septuagénaire qui a été obligé d’aller jusqu’à la capitale pour  un pontage coronarien. Il raconte : « J’ai vécu le pire en faisant des va-et-vient entre l’hôpital régional  et les médecins du secteur privé, jusqu’à ce que mon état de santé se dégrade au point d’avoir attrapé une angine. On m’a informé par la suite que je devais subir une opération très délicate au niveau des artères, ce qui m’a poussé à aller à Tunis pour mettre fin à mon calvaire ».

 

Pour sa part, le directeur de l’hôpital régional de Kasserine, Adel Saibi, affirme que le nombre de patients qui se rendent aux urgences de l’hôpital dépasse les 120 000 personnes par an. Quant au service des consultations externes, il effectue plus de 62 000 consultations de patients venant de toutes les localités de la région. Toujours selon Adel Saibi, durant l’année 2016, 27 000 cas ont nécessité, après diagnostic, un séjour de plus d’une journée sous contrôle médical.

 

Cette grande pression que subit l’hôpital a inévitablement créé un surpeuplement presque quotidien qui oblige les médecins à fixer aux patients  des rendez-vous très décalés, selon Saibi. Un problème accentué par l’absence ou l’insuffisance de médecins dans un certains nombre de spécialités. La dermatologie, la neurochirurgie, font défaut à l’hôpital qui manque également d’un laboratoire d’analyses.

 

L’hôpital régional de Kasserine subit une grande pression ce qui créé un surpeuplement ingérable

 

Mohamed Taieb Jeddi, membre du syndicat de base de la santé à Kasserine, affirme de son côté que la région souffre d’une carence dans plusieurs  spécialités tels que l’orthopédie, la gastrologie, la neurologie et l’ORL. Le nombre de médecins disponibles en urologie, la pédiatrie et l’ophtalmologie demeure lui largement insuffisant.

 

Le directeur régional de la santé à Kasserine, Abdelghani Chaâbani, note de son côté que pour remédier au manque d’effectif dans certaines spécialités, une équipe médicale travaillant en alternance, dans le cadre d’un programme de soutien en médecine spécialisée dans les régions de l’intérieur, parrainé par le ministère de la santé, assure des consultations externes en continu. Ces cycles de soutien permettent de couvrir le manque d’effectif en réanimation, cardiologie, gynécologie, pédiatrie et d’assurer le fonctionnement du service de dialyse. Cette équipe médicale opère également les cas urgents, en attendant de trouver des solutions radicales à ce problème qui existe depuis des années.

 

Selon M. Chaâbani, onze nouveaux services dont notamment un nouveau service des urgences, une unité de cathétérisme, et une unité d’imagerie par résonnance magnétique (IRM), seront mis en place et les travaux ont déjà commencé après que le budget a été débloqué.

 

Notons que face au refus des médecins spécialistes de travailler dans les régions de l’intérieur, le ministère a été contraint à embaucher des médecins venus de Chine de Bulgarie et d’autres pays. De leur côté, les médecins tunisiens ont même mené une grève en signe de protestation contre une décision ministérielle antérieure obligeant les praticiens fraichement diplômés  à exercer dans les régions de l’intérieur pendant deux ans.

 

Abdelbasset Fridhi

 

Projet MDI


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