Le destin suspendu des condamnés à mort au Maroc

31 mars 2017
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L’avenir, la famille, les couleurs et les beautés de la rue… autant de bonheurs simples et de rêves légitimes, tant que l’espoir respire encore en vous. Mais imaginez un seul instant que votre liberté vous ait été confisquée, que vous soyez tapi dans une cellule obscure et terne, que vos proches vous aient renié, que des doigts accusateurs soient pointés sur vous et que votre dignité meurtrie ne se nourrisse plus que de quelques miettes et de nombreuses maltraitances derrière de hautes murailles imprenables. Imaginez que votre droit à la vie vous ait été retiré par la force suprême de la loi. Imaginez enfin que vous soyez condamné à mort, mais avec sursis…

 

Tel est le cas de plus de 124 prisonniers au Maroc, dont trois femmes, selon des statistiques publiées suite à une étude de terrain effectuée par l’Organisation Marocaine des Droits de l’Homme en collaboration avec l’association française "Ensemble contre la peine de mort" et avec la Coalition Marocaine contre la peine de mort.

 

Certes, la peine capitale n’est plus appliquée dans le Royaume depuis 1993 ; mais les tribunaux marocains continuent encore à prononcer cette sentence en se basant sur le code pénal en vigueur. C’est la raison pour laquelle les militants marocains des droits de l’homme multiplient les campagnes de lutte contre cette loi afin de l’interdire tout-à-fait.

 

Le débat refait surface aujourd’hui, notamment depuis que le Royaume a refusé en novembre 2016 de voter le projet de loi portant sur l’abolition de la peine capitale devant la troisième commission de  l'Assemblée générale des Nations Unies spécialisée dans les questions relatives aux droits de l'homme. 

 

Nous nous sommes rendus dans la prison de la ville de Knitra où sont incarcérés près de 80 condamnés à mort. C’est avec beaucoup de difficultés que nous avons pu contacter quelques uns d’entre eux et écouter leurs histoires.

 

Leurs yeux en disent long sur leurs souffrances et la plupart d’entre eux ne cessent de clamer leur innocence. D’autres par contre reconnaissent leur crime avec quelques remords et beaucoup de justifications. Quelques uns, enfin, ont perdu tout espoir et affichent de la dérision quand nous leur demandons si la liberté leur manque. Pessimistes, ils sont néanmoins moins désespérés que ceux qui en arrivent à préférer l’exécution à l’attente insupportable. Et aux nombreuses tentatives de suicide.

 

Coups du destin et bêtises de l’adolescence

 

« Il n’est pas possible de fuir sa destinée… ». C’est par ce proverbe qu’Ismaïl choisit d’entamer son récit, les yeux rivés au sol. Commençant tout d’abord par exprimer son profond regret, il raconte : « Après avoir quitté l’école qui n’a jamais eu la moindre importance à mes yeux, j’ai versé dans l’alcool, l’herbe, l’héroïne et toutes sortes de drogues. J’étais adolescent et j’étais loin d’être sage… Il y avait aussi les femmes… J’ai commis trois meurtres sans en être conscient, ni même comprendre que j’étais en train de devenir un meurtrier. Chaque fois que je couchais avec l’une d’entre elles, je l’étranglais jusqu’à ce que mort s’ensuive. Je l’enterrais ensuite, toujours sans réaliser ce que je venais de faire. Cela s’est répété jusqu’à ce que la justice parvienne à me mettre la main dessus ». Les yeux remplis de larmes, il poursuit : « Pourtant, je vous assure que je n’étais pas conscient de ce que je faisais et que je ne voulais pas que tout cela arrive. Me voilà aujourd’hui condamné à la peine capitale avec sursis et voilà que je ne peux ni vivre avec espoir comme tout le monde, ni mourir et en finir avec cette torture quotidienne qui n’en finit pas, encore moins bénéficier d’une remise en liberté. J’ai tenté de me suicider plus de sept fois ; mais à chaque fois, on m’a transféré à l’hôpital carcéral où l’on m’a sauvé la vie. J’ai perdu l’envie de tout… absolument tout ».

 

La tête baissée, Abdelkader écoute avec approbation les propos de son compagnon de malheur. Il refuse toutefois de nous confier son histoire, se contentant seulement de dire : « Comme les autres prisonniers, je suis condamné à mort. Nous subissons les mauvais traitements, la surcharge dans les cellules et la malnutrition. C’est tous les jours que nous mourons ; nous sommes d’éternels suppliciés sur la terre, ce qui est un châtiment bien plus sévère et plus cruel que la peine de mort elle-même. Je suis entre ces murs depuis 25 ans et je n’en peux plus de cette situation. J’ai détesté ma vie, je me hais moi-même et j’en ai marre de torturer ma famille… ».

 

Jusqu’à quand ?

 

Mohamed est incarcéré depuis 24 ans pour meurtre avec préméditation. Il ne peut s’empêcher de pleurer à chaudes larmes en nous racontant son histoire. Commençant par réveiller des souvenirs qui remontent aux débuts des années 90, il se remémore la misère dans laquelle il vivait avec sa petite famille composée de son épouse et de ses deux filles. Là-dessus, il se rappelle qu’il ne les a plus revues depuis bien longtemps. « J’étais menuisier mais j’ai perdu mon travail. Les circonstances étaient très rudes et je devais faire vivre mon épouse et mes deux fillettes… Or, il y avait des jours entiers pendant lesquels nous n’avions rien à nous mettre sous la dent, de même que nous ne portions que des guenilles en lambeaux… », raconte-t-il . Il s’arrête soudain pour essuyer ses larmes du bout de sa chemise, puis il poursuit : « C’est vrai que je suis un criminel et que j’ai commis deux meurtres avec préméditation. Mais c’est ma situation misérable qui m’a poussé à devenir meurtrier malgré moi ».

 

Mohamed s’était mis à voler, se contentant au départ de rafler les volailles des fermes proches du village où il habitait. Puis, un jour, les poules ne lui suffisaient plus et il a décidé de se mettre au vol des moutons, d’autant que l’Aîd-Al-Kebir (fête du Sacrifice) approchait... Dans une région déserte, près de son village, il a donc guetté un enfant berger qui gardait un troupeau ; puis, en un seul instant,  il a foncé sur lui et l’a étranglé de ses deux mains. Ensuite il a conduit le troupeau vers une tierce personne avec qui il s’était déjà entendu sur la vente du butin. L’enquête policière avait d’ailleurs abouti à l’arrestation d’une personne qui avait eu la malchance de perdre sa veste, vêtement que la police a retrouvé par la suite jeté près du lieu du crime. « J’ai eu pitié pour la personne qui a été arrêtée pour un crime dont j’étais l’auteur. Certes, j’ai pensé arrêter de voler, mais les conditions étaient finalement plus fortes que moi… », explique Mohamed qui, quelque temps après, commettait son deuxième crime avec le même modus operandi, en tuant un autre berger âgé d’à peine 11 ans. Encore une fois, après avoir assassiné le petit garçon, il a pris le troupeau et l’a conduit vers celui à qui il avait déjà revendu les moutons volés. Mais cette fois-là, la police est arrivée à identifier le bétail et est parvenue jusqu’à la personne qui traitait avec Mohamed. C’est là qu’il fut démasqué.

 

Interrogé sur les rapports qu’il a aujourd’hui avec son épouse et ses deux filles, Mohamed répond en essayant, vainement, de ravaler ses larmes : « Ma femme me rend visite régulièrement. La pauvre a été obligée de sortir travailler. Elle a été femme de ménage dans les foyers, ouvrière agricole dans les champs… Elle a tout fait… Elle a souffert le martyr et continue à souffrir. Mes filles aussi sont déchirées entre le malheur de la misère et celui de la honte que je leur ai fait subir, à elles comme à l’ensemble de ma famille ».

 

« Ma vie et ma mort se valent aujourd’hui. Les meilleures années de ma vie se sont perdues en prison où la journée qui passe est aussi longue qu’une année, au point que j’ai complètement oublié ce qu’était ma vie avant la prison » poursuit Mohamed. De tout son passé, il ne se souvient plus que de ses deux fillettes et de leurs regards innocents lui faisant désormais l’effet d’un fouet qui, tous les jours, s’abat sans pitié sur sa conscience meurtrie et lui plante dans le cœur des questions acérées comme des lames : « Y a-t-il un espoir que je puisse un jour quitter la prison ? Pourrais-je être présent aux mariages de mes filles ? Est-il possible qu’on me donne une deuxième chance ? » et bien d’autres questions auxquelles personne ne saurait trouver de réponse.

 

L’avis des militants des droits de l’homme

 

D’après Ben Abdessalem, membre de la Coalition Marocaine Contre la Peine de Mort, l’Instance Equité et Réconciliation a recommandé dans son rapport final l’abolition de la peine de mort . « Mais les tribunaux continuent à prononcer des peines capitales. Cela est même en contradiction avec la constitution qui stipule, à l’article 20, que le droit à la vie est le plus suprême des droits de l’homme » regrette-t-il.

 

Pour sa part, Mustapha Ramid, ministre de la justice et des libertés, exprime des réserves franches quant à l’abolition de la peine de mort. Répondant à des députés marocains il affirme qu’il il n’existe rien « qui rende obligatoire l’abolition de la peine de mort, à l’exception du protocole facultatif se rapportant au pacte international relatif aux droits civils et politiques et qui n’a rien de contraignant pour les états ».

 

Le deuxième argument avancé par le ministre de la justice et des libertés pour défendre son point de vue est que la question de l’abolition de la peine de mort « n’a pas été tranchée socialement ». A noter que la récente recherche nationale sur la représentation a révélé que la moitié des Marocains sont favorables à l’idée que la peine capitale soit supprimée du code pénal marocain.

 

De son côté, Ben Abdessalem considère les réserves officielles sur l’abolition de la peine de mort, 23 ans après en avoir gelé la mise en application, comme « incompréhensibles » : « Je ne sais pas pourquoi le Maroc tient-il autant à laisser passer une occasion aussi importante que celle-ci pour marquer des points précieux en matière des droits de l’homme », s’interroge-t-il.

 

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