La mort programmée des tailleurs de pierre

31 mars 2017
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Ils sont atteints de silicose, une maladie des poumons due à une inhalation prolongée de poussière de silice. Pendant les quinze dernières années 120 ouvriers ont péri. 360 sont à un stade avancé de la maladie. Un drame peu connu qui se déroule en silence, dans les Aurès, dans l’est du pays.

 

Dans l’agglomération de T’kout, à 80 kms de Batna, la santé des jeunes ouvriers qui travaillent la pierre, se consume à petit feu. Une mort lente dont ils ont pleine conscience.

 

« Nous savons que nous exerçons un métier à très grands risques, mais nous n’avons que ça pour survivre » confie, la respiration pénible, Mahmoud, 37 ans, rencontré dans la périphérie d’Oran.

 

Notre interlocuteur, dont la main experte est demandée dans d’autres régions du pays (comme Annaba et Alger) se promet, à chaque fois, d’arrêter de tailler les pierres de l’enfer.

 

« Mais, à chaque fois, l’argent vient à manquer et je ne sais faire que ça, donc je renouvelle un autre contrat et je remets ma vie en jeu !»

 

Ce métier, qui s’est imposé à T’kout il y a une vingtaine d’années, est devenu de plus en plus attractif pour les jeunes.

 

 

« A mes débuts, inconscient que j’étais, j’étais heureux de gagner de l’argent, et je faisais peu cas de la poussière que j’avalais et qui me tuait insidieusement. Je commençais à tousser, mais je me calmais avec un simple sirop, puis j’éprouvais des difficultés à respirer. Et quand je me suis vraiment senti dépérir, je suis allé voir un médecin. Le diagnostic était terrible : j’allais vers la mort ! » confesse dans la douleur Mahmoud.

 

Fataliste, ce dernier dit « le mal est fait, que pourrais-je craindre de pire ? »

 

Seulement, depuis près d’une année, il avoue ne travailler qu’à mi-temps, quand la carrière de pierres n’est pas loin de chez lui.

 

Une centaine d’hommes comme Mahmoud, n’ayant pas su mesurer la dangerosité de leur profession, n’ayant pas écouté les alertes des médecins et de leurs proches, sont décédés d’une manière atroce. 360 sont à un stade avancé de la maladie selon les statistiques officielles des services médicaux.

 

« En vérité, il n’y a pas grand-chose à faire pour ces patients, nous ne pouvons même pas soulager leurs souffrances. La silicose est une maladie incurable. L’hôpital leur procure surtout un soutien psychique. C’est l’Etat qui doit assumer et trouver la solution en amont : il doit réglementer ces usines de la mort, en équipant les ouvriers de matériels adéquats, et il doit les assurer… Sinon, fermer carrément ces carrières ! », estime Mohamed Arbane, médecin joint à Batna par téléphone.

 

Ils seraient près de 1 000 tailleurs de pierres en exercice dans la wilaya de Batna.

 

« Sensibiliser les jeunes sur le danger de la taille ne sert à rien. C’est d’abord, un phénomène social, avant d’être médical » explique M. Faleh, membre actif de la ligue algérienne de défense des droits de l’homme.

 

« Nous avons constaté les premiers symptômes de cette maladie, il y a une quinzaine d’années seulement et nous avons alors attiré l’attention des pouvoirs publics. Les familles de victimes ont commencé à donner de la voix pour revendiquer des droits consistant à assurer une prise en charge totale (sociale et médicale pour les tailleurs atteints et leurs familles) Mais, sur le terrain, rien ne s’est concrétisé ».

 

En août 2010 est né le décret exécutif n°10-201 relatif aux mesures particulières de prévention et de protection des risques, liés aux travaux de taillage et de polissage des pierres. Force est de croire que ce texte de loi n’a pas amélioré la situation des victimes et de leurs proches familles. C’est un décret qui exige des mesures préventives, comme l'obligation de porter des masques respiratoires anti-poussière à cartouche filtrante. Mais, aucune fermeté vis-à-vis des ouvriers et de leurs employeurs quant au respect du code de travail.

 

« Ce sont des mots bien taillés, mais qui ne guériront pas les malades et ne sauveront pas leurs épouses et leurs enfants de la misère, une fois les chefs de familles décédés… », résume M. Faleh. 

 

Chahreddine Berriah

 

Projet MDI


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