Académie d’Enseignement de Mopti Académie d’Enseignement de Mopti

Dans le centre du Mali, les écoles dans le collimateur des djihadistes.

21 mars 2017
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Dans le centre du Mali, les jours se succèdent et se ressemblent pour les habitants. Depuis la constitution de la brigade du Front de Libération du Macina (FLM), début 2015, les violences se multiplient dans le centre du pays. Ce groupe armé, constitué principalement de Peuls, est rattaché au groupe salafiste djihadiste Ansar Dine. S’appuyant sur l’idée que « la civilisation occidentale est un péché », les katibas d'Ansar Dine font régner la terreur et ciblent notamment le secteur de l’éducation.

 

Les djihadistes livrent une chasse aux sorcières contre les écoles dites classiques.  Profitant souvent d’un vide politique, les écoles sont brûlées, le personnel enseignant menacé et les messages de propagandes diffusés dans les mosquées sont clairs et réclament « la fermeture des écoles classiques au profit des écoles coraniques (Medersa) ». 

 

« Au Mali, la région de Mopti a le taux de scolarité le plus bas (24%). A cela, s’ajoute l’insécurité dans le Macina (delta du Niger). Les écoles sont plus affectées dans les CAP de Djenné et de Ténenkou. De nos jours, nous avons un total de 142 écoles fermées, avec des centaines d’enseignants et élèves affectés en raison des menaces et de la psychose qui règne dans ces localités », explique le professeur Abdoulaye Dara, Chef de Division Education de Base à l’Académie d’Enseignement de Mopti 

 

Cela signifie que 16 638 enfants ne vont plus à l’école et 368 enseignants ont été contraints d’abandonner leur poste dans l’académie de Mopti au cours des quatre dernières années. L’enseignement fondamental est complètement paralysé dans les provinces de Douentza, Ténenkou, Djenné, Koro, Bankass et Youwarou. Sur les sept provinces que compte la région de Mopti, seule celle de Bandiagara n’a aucune école fermée à cette date.    

 

 

Le cercle de Ténenkou est le plus touché avec 64% des établissements fermés. La localité a été le théâtre de plusieurs attaques depuis fin 2016. Ainsi de nombreuses familles ont trouvé refuge ailleurs à Mopti ou plus au sud, à Bamako. 

 

Comme l’explique le directeur du CAP de Ténenkou, Hasan Bah, en plus de la menace djihadiste persistante, les conflits intercommunautaires entre les éleveurs Peul et les agriculteurs Bamanan ont accentué l’abandon des classes dans cette localité. « Les assassinats et les enlèvements de membre de l’administration locale renforce cette anarchie » déplore-t-il

 

Le début de l’année 2017 a été particulièrement sanglant pour les autorités administratives dans le centre du pays. Dans la province de Douentza, le 7 janvier, le maire de Mondoro, Souleymane Ongoiba a été froidement assassiné devant son domicile. Deux jours plus tard, le maire de Boni, Hamadoun Dicko ; a été tué à Dioura. Après des menaces de mort, les sous-préfets de Dialoubé, et de Kouakourou (Djenné) ont abandonné leur poste.

 

 

 

L’absence des autorités dans cette région renforce la présence des groupes armés qui règnent en maîtres absolus. Dans la province de Ténenkou et de Douentza, des dizaines d’écoles ont été systématiquement détruites par les djihadistes.

 

Aliou TRAORE, 30 ans est un maître du premier cycle à Dion-Diori, à 125 km au sud-ouest de Mopti.

 

« J’ai échappé à plusieurs tentatives d’enlèvement de la part des individus armés qui venaient chez moi nuitamment. D’abord, ce sont mes élèves qui étaient harcelés, ils demandaient aux enfants tout ce que nous faisions en classe.  Ils disent que nous sommes responsables de tous les maux comme la corruption et les inégalités sociales, qui accablent la société à travers l’éducation occidentale. Dans leurs prêches, les djihadistes laissent entendre qu’il n’y a d’autorité que celle enseignée dans le coran donc il faut une éducation exclusivement coranique » témoigne-t-il.  

 

Une défiance de l’autorité de l’Etat par le jihad

 

Dans le Macina, jadis berceau de l’empire peul de Sékou Amadou, les habitants -en majorité des peuls- restent fidèles aux principes de l’enseignement coranique. Ils demeurent très réticents à l’éducation occidentale donc rejettent souvent les écoles classiques. 

 

Pour Oumar TOLOBA, un Directeur d’écoles dans le CAP de Sevaré, la volonté des djihadistes d’imposer des écoles coraniques n’a qu’un seul but : « S’assurer un réseau de recrutement de jeunes combattants pour satisfaire leur fantaisie, sinon aucun lien avec l’islam ». D’ailleurs, « cela contribue fortement à un rejet et une méfiance vis-à-vis des élèves coraniques (talibés), qui sont de facto considérés comme des djihadistes à cause de leur proximité avec les terroristes »  explique-t-il.

 

Dans le centre du pays, plusieurs écoles coraniques sont décriées par les habitants comme étant des espaces de propagande djihadistes, et des camps d’entrainement pour les Talibés à cause de leurs activités (pratique d’art martiaux, isolement des élèves coraniques dans des internats).  

 

 

 

« La haine des structures de l’éducation par ces individus armés est une défiance vis-à-vis de l’autorité de l’Etat. Pour eux, l’école symbole de l’Etat représente la bannière de la ‘’mécréance’’ à travers l’éducation occidentale » nous explique le Directeur de L’Académie d’Enseignement de Douentza.

 

La province de Douentza est située à la frontière entre le Mali et le Burkina Faso à 150 kms au nord-est de Mopti. Elle vit sous la pression de différents groupes; en plus des djihadistes du FLM, une nouvelle katiba d’Ansar Dine dirigée par Ibrahim Malam Dicko sème la terreur : plusieurs écoles et cantines scolaires ont été vandalisées depuis le début de l’année, selon les autorités éducatives. Les enseignants sont pris à partie jusqu’à l’intérieur de leur domicile. 

 

Ousmane Dembéle, 30 ans, un enseignant de Dioura, une localité située à une vingtaine de kilomètres de Ténenkou, témoigne : « Jusque-là notre école était épargnée. Il y a deux semaines des hommes armés sont arrivés tard dans la nuit à bord d’une trentaine de motos et deux pick-up. Ils ont organisé un prêche au cours duquel les djihadistes ont ordonné la fermeture sans délai de toutes les écoles et l’arrêt des émissions de la radio rurale qu’ils accusent de transmettre des messages diffamatoires. De même, ils promettent de détruire tous les symboles de l’Etat ».

 

Muté dans le CAP Ténenkou, il y a deux ans, Dembélé s’est réfugié avec sa famille à Sevaré, à quelques centaines de kilomètres plus au nord. Pour lui, les autorités de Bamako sont responsables de la situation qui prévaut dans le centre du pays. « Les communautés rurales vivent dans la misère totale, il n’y a pas d’infrastructures sanitaires, et les jeunes manquent d’emploi. Une situation lamentable qui rend les communautés vulnérables aux discours radicaux » s’indigne-t-il. « Depuis la libération des régions du nord, les autorités semblent oublier le centre du pays qui se trouve dans l’insécurité totale » ajoute, frustré, le jeune enseignant. 

 

 

Certaines écoles ont même été transformées en quartiers généraux, où les djihadistes siègent lors de leurs incursions. « Ces bandits vivent parmi la population, en réalité ce sont des jeunes issus même de ces villages. Parfois, ils rejoignent ces groupes armés juste pour pouvoir régler leurs comptes avec d’autres habitants », mentionne le professeur. « En réalité ces individus ne savent pas ce qu’ils veulent, ils parlent tantôt de faire des écoles franco-arabe, où l’on parle  les deux langues (contrairement aux écoles classiques où seul le français est enseigné et sans éducation religieuse) tantôt des écoles strictement coraniques » ajoute-t-il. 

 

Des mesures qui peinent à s’afficher

 

Des concertations régionales ont été engagées pour rouvrir les écoles, mais sans résultat à ce jour. Des cellules d’urgence composées des Directeurs de CAP et des partenaires de l’éducation (collectivités, enseignants, syndicats) ont été mises en place dans chaque CAP. Elles sont chargées de fournir un rapport chaque mois pour faire remonter les propositions des communautés. « La présence des forces armées maliennes dans certaines localités, n’empêche pas la terreur des groupes armées, puisqu’ils restent cachés au milieu des habitants, qui ont peur de les dénoncer par crainte des représailles », regrette-t-il.

 

« Malgré, nos rencontres avec ces communautés, la situation d’insécurité nous dépasse. Il faut une implication sérieuse des plus hautes autorités de l’Etat » propose-t-il.  

 

Les autorités centrales se disent conscientes de l’ampleur de la crise dans le centre du pays. Selon M. Koné, directeur de la Cellule des planifications et des statistiques, le ministère de l’éducation met l’accent sur les rencontres avec les populations dans le cadre d’un retour effectif des élèves en classes. « Depuis octobre, nous sommes en vaste campagne de sensibilisation à travers tout le pays, pour contrecarrer la propagande djihadiste. De même, le ministère de l’éducation prévoit une large participation des élèves au processus d’instauration de la paix ». Le 26 mars, des compétitions sur le thème de la paix et de l’éducation, dans les régions de Ségou, Mopti sont prévues.  

 

 

Mais ce discours reste en décalage avec la réalité sur le terrain. Moussa Dienta, 40 ans, est menuisier à Sevaré. « Nous nous inquiétons du sort de nos enfants, qui sont toujours à la maison sans le moindre enseignement. Il faut qu’il y ait un dialogue avec les groupes armés afin de mieux comprendre ce qu’ils veulent au juste » déclare-t-il.

 

Pour Moussa, les autorités doivent chercher à comprendre le fond du problème afin de trouver des solutions durables. « Ces hommes en armes ont des enfants, et ils s’inquiètent aussi de leur avenir, d’où la nécessité pour les autorités de saisir leur réelle préoccupation.  S’ils préfèrent des écoles coraniques, alors il faut se plier à cette volonté plutôt que de voir les enfants sans la moindre éducation » estime-t-il. Ce père de famille propose lui la création d’écoles franco-arabe pour que chacun y trouve son compte.

 

A quatre mois des grandes vacances, les espoirs de retour en classe pour cette année académique s’amenuisent. Les autorités peinent à faire taire les armes, et envisagent un redéploiement des enseignants dans d’autres localité moins affectées. Pour les élèves, le chemin de l’école reste encore long. 

 

Hamidou Saye

Media

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